vendredi 13 juillet 2012

Choix difficile

Lors d’une escapade nous nous arrêtons à la boulangerie artisanale de Saint-Vallier. Un jeune couple nous précède au comptoir.

Les deux tourtereaux sont manifestement embarrassés devant le grand choix offert: pain au blé-entier, multi-grains, à l’épeautre, aux tomates, aux olives, aux noix, aux raisins …

Lequel veux-tu, ma chérie ?

Quelque chose de nouveau. Je te laisse choisir.

La boulangère s’amène. Le jeune homme se concentre un long moment, puis d’une voix hésitante :

Euh ! Un pain blanc, s’il vous plait.

dimanche 8 juillet 2012

Regard approbateur

Retour de magasinage. J’endosse le vêtement nouveau et je parade devant Claude.

Regarde ce que je viens d’acheter. Qu’en penses-tu ?

C’est beau. Ça te va bien.

Pourquoi à mon âge vénérable ai-je encore besoin du regard approbateur de mon mari? Pour me rassurer peut-être? À moins que ce ne soit une habitude héritée de ma mère qui demandait toujours à mon père la permission pour faire tout achat si nécessaire soit-il. La dépendance économique des femmes existait beaucoup plus à son époque que maintenant. Les jeunes femmes d’aujourd’hui gèrent leur avoir sans rendre compte à leur conjoint. Je me situe entre les deux.

À moins que ces parades devant mon homme tiennent de la séduction? Certains oiseaux pratiquent un rituel de parade : le pigeon roucoule, le paon fait la roue. Moi, je fais peau neuve.

samedi 30 juin 2012

Naissance des personnages

La maitrise en art ne s’acquiert qu’avec le temps et le travail. « Il ne faut pas brusquer les choses », m’a dit un jour un de mes professeurs à l’UQAC.

J’avais peint des paysages et des natures mortes. Je m’en étais lassée. J’en étais à l’époque où j’explorais l’énigmatique qui prenait la forme de rues désertes, de longs couloirs avec des portes ouvertes vers l’inconnu. J’eus envie d’y amener la vie.

Mettez-y un pied d’abord, dixit ce même professeur.

Judicieux conseil. Mes couloirs s’animèrent lentement. Plantes et chats d’abord. Puis des premières silhouettes de mutants blafards accentuant le mystère. Une femme sans visage apparut un jour à une fenêtre. Je voulus la connaître. Dans le tableau qui suivit elle prit curieusement mes traits. Normal, disent les psychologues, l’artiste se projette impudiquement dans ses œuvres. Flaubert n’a-t-il pas dit : « Madame Bovary, c’est moi » ?

Dans l’enthousiasme, je produisis une vingtaine de tableaux présentant des filles blondes, brunes et rousses, assises ou debout, de face ou de profil. Aux titres évoquant les prénoms des femmes descendantes de mon aïeule, ils firent l’objet d’une exposition solo intitulée Les petites-filles d’Ariane.

Dès que je commençai à travailler avec modèles vivants, les airs de familles disparurent. Ces modèles m’apportèrent différentes facettes de l’humain que je tentai de traduire dans mes tableaux. Les personnages devinrent des personnes. Le pas était franchi vers le portrait. J’avais trouvé ma voie. D’où de nombreuses toiles et de nombreuses expositions.

Le désir de peindre mes proches vint. Je voulais leur laisser un héritage. Au fil du temps, j’ai peint chacun de mes petits-enfants dans leur enfance d’abord et dans leur adolescence par la suite. En regardant maintenant dans le rétroviseur je pense que les tableaux qui en ont résulté sont parmi mes plus réussis. Aurai-je le temps de les saisir dans leur maturité?

Une rencontre avec le sculpteur Gérard Bélanger m’amena enfin vers un nouveau défi : la sculpture. Riche de ses encouragements et conseils, j’ai pu modeler une douzaine de portraits en trois dimensions qui furent immortalisés en bronze à la fonderie d’art d’Inverness.

Voilà en bref comment naquirent et évoluèrent les personnages qui peuplent mon univers.

jeudi 17 mai 2012

Censure

Oncle Victor, éminent historien et prélat domestique de Sa Sainteté le Pape, est attendu à dîner chez nous.

Avant son arrivée, je décroche du mur du salon le nu de Léonor Fini pour le remplacer temporairement par un paysage saguenéen de Jean-Paul Lapointe. François (4 ans) m’observe.

Pourquoi tu le changes, maman ?

Heu... par respect pour notre vieil oncle prêtre, pour ne pas le heurter dans ses convictions s’il voyait cela dans notre maison.

Difficile de justifier mon geste de censure. Je me sentais un peu hypocrite. Bon, c’était fait.

Quelque temps après, s’annonce la venue d’amis européens.

Faut-il décrocher la madame toute nue ? demande mon fils.

Heu… pas cette fois.

Par la suite je suis restée fidèle à mes valeurs et le Léonor Fini n’a plus jamais bougé.

vendredi 11 mai 2012

La toge

Notre petite-fille Ariane fut assermentée comme avocate en août 2009. L’événement n’avait rien de banal pour nous, car avec Ariane c’était la quatrième génération de gens de robe dans la famille : son arrière-grand-père, son grand-père, sa tante et marraine, enfin elle.

Pour la circonstance, sa marraine Marie lui offrit la toge qu’elle avait reçue à son assermentation en 1980 de son père Claude qui l’avait reçue lui-même en cadeau de son père Raoul en 1953 lors de son entrée au Barreau.

Cette toge patrimoniale est l’œuvre des religieuses du Saint-Sacrement de Chicoutimi. Ces petites-mains, spécialisées dans les somptueux ornements sacerdotaux, consentaient aussi à confectionner des soutanes pour le clergé et des toges pour les avocats. Elles avaient au Saguenay une réputation d’excellence.

La toge qui appartient maintenant à Ariane est demeurée malgré l’usage antérieur d’une tenue impeccable. La qualité du tissu, les détails fantaisistes de la coupe, les plis nombreux aux épaules et aux manches lui donnent un style unique que n’ont plus les toges fabriquées aujourd’hui.

Notre petite-fille est fière de porter cet héritage qui ajoute une note d’élégance à son port altier. Bonne plaideuse déjà, Ariane saura peut-être ajouter des effets de toge à ses envolées oratoires. Qui sait ?

mercredi 9 mai 2012

Mémoire

Étrange chose que la mémoire. Tantôt cruellement paresseuse, tantôt étonnamment vive. La mienne m’a surprise lors de notre voyage en Égypte en 2010.

Khaled, notre guide, rappelait que de nombreux récits bibliques se passèrent en Égypte, notamment l’histoire de Joseph vendu par ses frères à des marchands caravaniers à la solde du pharaon. « Qui était le père de Joseph », demanda-t-il ?

L’Histoire sainte de mon enfance me revint spontanément et la réponse sortit en rafale comme une leçon apprise la veille :

Jacob. Il eut treize enfants : Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Issachar, Zabulon, Dan, Nephtali, Gad, Aser, Joseph et Benjamin. Il eut aussi une fille nommée Dina.

Cette nomenclature spontanée de ma part ne fut pas sans créer grand étonnement chez nos compagnons de voyage. Mon amie Claire me demanda d’où je tenais cela? De l’école sans doute mais, à la réflexion, d’avantage je pense de Jéhovah et son peuple que maman nous lisait durant le carême le soir avant d’aller au lit.

Jéhovah et son peuple depuis Adam jusqu’à Jésus-Christ par le R. P. Berthe est une Histoire sainte racontée de façon captivante. J’étais insatiable de ces récits bibliques. J’avais hâte au soir pour entendre ma mère nous lire un nouveau chapitre. Elle lisait si bien et savait si bien ménager ses effets. Je me souviens que parfois elle arrêtait sa lecture dans des moments pathétiques et disait : « Nous continuerons demain. Bonne nuit, mes enfants ! »

Jéhovah et son peuple était inscrit chaque année aux habitudes familiales du carême. Des personnages et des faits se sont gravés en ma mémoire. Je pense à Abraham consentant à immoler son fils, à Noé sauvant l’humanité du déluge, à Loth et sa femme changée en statue de sel pour avoir été trop curieuse, à Moïse menant son peuple vers la terre promise, à Josué et ses trompettes retentissantes à la conquête de Jéricho…

Ils sont tous là faisant partie de ma culture lointaine et je peux aujourd’hui à mon âge avancé les nommer spontanément alors que trop souvent je ne peux dire le nom de personnes rencontrées la veille.

Étrange chose en effet que la mémoire.

mardi 8 mai 2012

Marie-Jeanne

La réputation de Marie-Jeanne dépassait les limites du village. Elle mordait dans la vie sans contrainte. Belle et séduisante, on lui connaissait de nombreux amoureux. Son sex-appeal était reconnu par tous. Bref, elle n’était pas une fille ordinaire.

Parfois, elle disparaissait de longs mois pour aller, disait-elle, travailler comme gouvernante chez des gens riches de Westmount. À voix basse cependant le voisinage parlait d’« absences obligées ».

Quand elle revenait, elle nous décrivait la vie fastueuse qu’elle avait vécue, le style seigneurial de ses patrons, le décorum l’obligeant à porter un uniforme noir avec manchettes et collet blancs, de même qu’une coiffe comme celle des infirmières. « Quand je fais les courses on met un chauffeur à ma disposition. » Du grand monde ! Une vie de rêve !

À croire qu’elle en prit goût, puisqu’à quatre reprises Marie-Jeanne eut de pareilles absences. Les commères trouvaient curieux que ses bourgeois la réclament chaque fois qu’ils adoptaient un nouveau bébé.

Je me souviens qu’un jour ma mère cloua le bec à l’une de ces cancanières en citant l’Évangile à propos de Marie-Madeleine :

« Il lui fut beaucoup pardonné parce qu’elle a beaucoup aimé. »